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Rencontre avec Patrick Grisard, Château Cornélie, Haut-Medoc, 5 mai 2012

10 mai 2012

Le Médoc est un beau territoire pour une escapade œnophile. En prenant la route des châteaux, vous découvrirez des bâtiments magnifiques invitant à la visite des sites : Château Pichon Longueville, Château Palmer, Château Margaux, Château Beychevelle, et bien d’autres. La route des vins, jusqu’en haut du Médoc, est superbe. Une journée peut suffire lorsqu’on séjourne à Bordeaux, mais c’est dommage de ne pas y consacrer plus de temps, car le territoire est vaste et les choses à voir nombreuses. Les portes ouvertes lors de l’opération « Printemps du Médoc » sont, à ce titre, incontournables pour l’amateur.

Si la liste des châteaux est longue, certains de leurs noms (par exemple ceux précédemment cités) stimulent sans doute chez vous des schémas mentaux activant eux-mêmes vos sens ; en résulte alors un besoin de contenter vos papilles gustatives. Encore faut-il en avoir les moyens. Par exemple, le Château Beychevelle vendu 24 euros lors des foires aux vins de 2010 est passé, quelques semaines plus tard, à 70… Et c’est encore loin du prix d’autres crus qui ont atteints des niveaux stratosphériques pour certains, au-delà des bourses de la plupart d’entre nous pour d’autres. Certains vins, que nos aïeuls consommaient, ne nous sont plus accessibles, y compris pour ceux qui occuperaient ce que d’aucuns qualifient de position notable. Il faut être fortuné.

Le niveau des prix est-il justifié et faut-il s’en plaindre ? Les réponses dépendent de la perspective adoptée. En résumé, réjouissons-nous que ces crus français plaisent notamment à une clientèle étrangère s’en étant entichée, qu’il s’agisse de spéculativement (ou non) posséder soit le rare parce que la demande est forte, soit l’exceptionnel parce que c’est très bon (quoique rapporté au prix il faudrait parfois que ce soit très très très très bon ; je ne peux, en la matière, porter témoignage). Par contre, il est envisageable de déplorer de ne pas pouvoir y accéder mais avouons qu’on ne se priverait pas d’en boire si l’occasion nous était donnée. Enfin, tirons-en une satisfaction typiquement « franco-chauviniste », que les magazines dédiés relaient parfois …

Bref, il nous suffit de vivre plus simplement en fouillant l’univers vitivinicole à la recherche des rapports prix-plaisir jouissifs (la quête elle-même est agréable). En trouve-t-on ? La réponse est positive et ce papier vous en présente un : Château Cornélie, en appellation Haut-Médoc.

Evidemment, a priori, en passant devant les chais et sous réserve de les remarquer, peu de chance que vous adoptiez la position du chien d’arrêt ayant flairé l’oiseau rare pour ensuite couler vers lui. Il est apparemment discret ; et pourtant, si la porte est entrouverte, vous aurez alors la vue suivante.

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Peut-être vous souviendrez-vous de ce papier, vous ayant alerté, en voyant les piles de caisses du Château Cornélie. La façade n’est pas ostentatoire, mais le cru ne va pas vous décevoir.

Patrick Grisard (ci-dessous, qui vient de se prendre la pluie de cette journée couverte) a créé ce cru, et l’entreprise inhérente. Ce n’est pas chose simple, dans ce monde mais sans doute plus largement, de créer ex-nihilo, c’est-à-dire à partir de rien (enfin de rien, cela se discute, Patrick Grisard n’est pas un nouveau venu dans le métier). Si certains ont la chance ou la possibilité de mobiliser les fonds permettant d’acquérir une propriété et de réunir les compétences afin de poursuivre, voire de développer, la notoriété et les ventes, il n’est pas certain que notre lascar (étymologiquement mercenaire ou tapageur) aurait préféré cette solution. La création est lourde de contraintes mais riche de possibilités. C’est faire ce que l’on veut construire et posséder une liberté certes relative car il convient de composer avec les parties prenantes du projet (le banquier, le consommateur, etc.). Créer, c’est aussi expérimenter car il faut bien se confronter au terrain pour apprécier l’évolution du projet dans les faits et parfois réviser le cap. Mais revenons à notre hôte, car il est utile de connaître son parcours pour comprendre ses vins.

Patrick Grisard est originaire de Loupiac, dont on connaît les vins liquoreux. Ses premières armes professionnelles, il les a d’ailleurs faites chez un illustre voisin sauternais : château Yquem. Il poursuit son itinéraire professionnel dans le Médoc, au Château Sénéjac, dont il est directeur. En 2004, tout en poursuivant son activité au Château Sénéjac (jusqu’en 2008), il obtient le fermage d’environ 5 hectares à Saint-Sauveur, alors qu’il loue des chais à Moulis-en-Médoc (c’est peu pratique). L’évocation des premiers travaux est cocasse ; alors qu’il travaille sur les cuves, dans le même temps il coule un béton… Depuis le début de cette aventure, il bosse fort, et dur, mais il n’est pas seul nous dit-il : « nous sommes trois : Patrick, Grisard et moi… ». En 2009, il achète 2.36 hectares de vignes sur la commune de Cissac ainsi que 2 autres hectares qu’il espère un jour planter. Cela commence à faire, si vous me permettez l’expression, pour trois types en un. Qui plus est, depuis quelques temps il s’intéresse au bio. L’objectif n’est pas d’obtenir une certification, car il doit confesser la nécessité de sauver une récolte si le besoin s’en fait sentir (prudemment, c’est-à-dire sans excès), mais de respecter la vigne, de protéger le raisin, de magnifier l’élixir et de rassurer le consommateur en lui faisant comprendre une conception durable du vin. Quand on rencontre l’homme, on peut raisonnablement penser qu’il n’y a pas tromperie sur le message délivré.

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Le choix d’un nom, pour un cru créé, n’est pas affaire facile. Patrick Grisard a puisé dans un vécu et une émotion pour rendre hommage à sa mère tragiquement disparue en 2005. Cornélie est le prénom d’une femme (189 à 110 av JC) ayant consacré, comme beaucoup de mères, sa vie à l’éducation de deux de ses fils alors qu’elle perdit les autres (elle a eu 12 enfants). Elle avait pour eux de l’ambition et les éleva, lit-on, avec une conception morale de la justice. Une pièce en cinq actes de Robert Garnier s’inspire de ce personnage. Pierre-Jules Cavelier (1814 – 1894) en propose une sculpture exposée au musée du quai d’Orsay. Ce qu’il faut lire dans le choix du nom, c’est l’amour porté par cette mère à ses enfants (ses plus beaux bijoux, dit-elle, à une femme lui présentant ses pierres) et une éducation où l’éthique se conjugue à l’ambition.
Voir le fiston travailler chez Yquem a du être une fierté, ses fonctions de directeur d’un château avec un statut de cadre supérieur pas moins, et devenir vigneron un aboutissement. Comme pour tout porteur d’un projet de création d’entreprise, il faut connaître son histoire pour mieux apprécier son engagement et sa détermination ; ceci dit, me semble-t-il, on comprend mieux les vins de Patrick Grisard (si tant est que le vin n’est pas qu’une boisson mais plutôt une histoire, une culture, une âme, une émotion, …).

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En nous présentant les bouteilles (nous étions 7 amateurs), arborant une étiquette témoignant l’envie de faire différemment, Patrick Grisard nous explique qu’il y a eu deux temps dans la production des 6 millésimes présentés à la dégustation. De 2005 à 2007, il découvre son terroir, ses vignes, il les apprends et les dompte. Côté vinification c’est idem, par exemple le 2005 a travaillé dans 7% de barriques neuves, le 2006 35% alors que depuis 2008 il n’y en a plus. Ces trois années d’apprentissage de ses nouvelles terres correspondent, si je tente une métaphore biologique du cycle de vie, à la jeunesse du cru où les choses doivent être maîtrisées selon, peut-être et prudence oblige, une certaine conception d’un vin Médocain, même si quelques expérimentations raisonnables ont été essayées ; les trois millésimes suivants sont plus adolescents, donc plus fougueux, ce que la richesse du fruit révèle. Si nous n’en sommes sont pas encore à la maturité, le petit (le vin) s’élève bien et grandit selon un schéma toujours maîtrisé ; l’adulte qu’il sera bientôt ne sera pas forcément meilleur que l’adolescent d’aujourd’hui, mais à celui-ci on laisse simplement de la marge pour qu’il trouve sa voie ; ainsi il n’y a pas de crise (la crise d’adolescence, tant pour l’homme que pour l’entreprise, peut être terrible…). C’est drôlement bien parti. Pour que cela perdure, il faut que Patrick Grisard garde la forme (mais il est vaillant) et qu’on achète son vin, ce qui veut dire qu’il faut qu’on l’aime, cela ne paraît guère difficile, et que le prix nous convienne, il est sous la barre des 15 euros. Que dire de plus ? Ha, oui, la dégustation. Comme pour chaque visite de vigneron, ce papier n’est pas une fiche de dégustation mais une première impression (comme je ne prends pas de notes, les éléments gustatifs s’entremêlent un peu en fin de visite). Mais le lecteur aura déjà compris que celle-ci est très bonne.

Le 2005 correspond à la première production. Patrick nous le confesse en rappelant qu’il devait comprendre ce qu’il exploitait (pour la vinification, rappelons qu’il est du métier, beau CV). C’est aussi le premier vin que nous goutons, il est 11h, et le palais se prépare. Mais, déjà, j’aime. Le vigneron nous a offert une bouteille de ce 2005 pour le déjeuner et il a été apprécié. Personnellement, il m’a beaucoup plu au déjeuner et alors que je n’ai pris qu’une seule bouteille pour le goûter à nouveau, privilégiant l’achat d’autres millésimes, je le regrette. C’est plein et fin en même temps, c’est droit pour une matière délicieusement généreuse, je veux dire un peu sur la retenue pour nous donner encore plus envie. Une fiche dégustation bientôt.

Le 2006 offre un nez agréable ; en bouche c’est par contre encore un peu fermé. Il ne se livre pas totalement alors qu’on en ressent le potentiel. Une petite garde est nécessaire, mais il faudrait d’ores et déjà le gouter après un long carafage.

Le 2007 offre un bel équilibre et une belle longueur. C’est peut-être encore un peu marqué par l’élevage mais ce n’est pas dérangeant. Le vin me semble gagner en complexité, en densité aussi, mais les années à venir vont sans aucun doute le révéler davantage. Un 2007 à encaver (on a tellement dit sur ce millésime, ce 2007 serait le cygne noir de Popper). Un carafage l’aurait magnifié.

Le 2008 annonce le virage : du fruit ! (Merlot ?) Sans oublier que c’est du raisin, on y trouve de la cerise, les tanins sont fondus et l’élevage est discret, c’est remarquable. C’est d’ores et déjà agréable, cela le restera sans doute encore longtemps car la matière semble le promettre (si on parvient à garder les bouteilles car ce 2008 a eu un francs succès dans l’assemblée).

Le 2009 est aussi, déjà, disponible pour nos papilles, mais sa garde enchantera les plus patients d’entre nous. Aux impatients, un message : encavez plusieurs caisses pour boire les 2009 sur le fruit et déguster les autres dans le temps ; mais faites vite, il n’en reste guère. C’est plein et mur, juteux ou gouleyant. Attention, ça glisse tout seul et le plaisir est là. Miam ! Patrick Grisard annonce désormais vouloir faire des vins qui, à la fois, se goûtent jeune et se gardent. Ce 2009 en est l’archétype, quoique pour affirmer ce propos, il nous faudrait en prendre une caisse de 12 et, chaque année, en ouvrir une et commenter. Si Patrick Grisard cherche un testeur pour cela, qu’il ne cherche plus, je suis son homme.

Le 2010 n’est pas en place, et ne peut pas être commenté, car mis en bouteille une dizaine de jours auparavant (il ne peut être vendu ce jour, les étiquettes ne sont pas collées). On sent évidemment le potentiel, mais nous sommes, mes acolytes et moi, trop amateurs pour juger ce que saurait faire un professionnel. Tout au plus puis-je vous dire que j’y retournerai.

Tous ces vins sont très agréablement épicés, la réglisse est souvent présente (j’adore cela), ainsi que les fruits rouges et noirs (framboise, groseille, mure, selon le millésime). J’aime tout autant. Il faudra faire des fiches de dégustations sans verser dans la multiplicité des arômes, je ne suis guère doué pour cela, ceux que je cite sont simplement ici assez évidents. Des robes profondes (à revoir sous un éclairage plus adapté) où on imagine déjà la matière, laquelle est encore plus juteuse sur les derniers millésimes (attention, ne boudez pas les premiers ; lors d’un premier achat vous aurez tendance à vouloir encaver les 2008, 2009 et 2010 ; faites-le, mais vous reviendrez aussi aux premiers).

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Deux précisions avant de clore ce papier, les assemblages, et les prix. Pour l’assemblage, les % avec le merlot puis le cabernet sauvignon selon les millésimes :
2005: 51% – 49% – 13 euros
2006: 52% – 48% – 13,20
2007: 60% – 40% – 13
2008: 66% – 34% – 13,50
2009: 80% – 20% – 13,80
2010: 86% – 14% – 14,30
Le primeur 2011 est à 9,40 euros TTC, la trésorerie, ça aide le « jeune vigneron » bientôt quinqua.
Un positionnement très bien placé en prix.
Méduli 2009 : 85% – 14% – 7,50 euros (c’est un second vin qui mérite attention).
Patrick Grisard propose aussi un rosé (Les Perles de Cornélie) et une cuvée : Amabilis Vinea.

Vous trouverez cela sur son site. Plus largement voici ses coordonnées, il est prudent d’appeler, aux heures des repas de préférence, avant de vous rendre aux chais.

Il est possible d’acheter en ligne http://www.chateau-cornelie.com

Mais aussi sur le site du caviste se rebiffe, et d’autres.

Si après cela votre cave n’appelle pas le Château Cornélie, c’est à se demander si ce blog a une utilité.

Un grand merci à Patrick Grisard pour son très bon accueil, pour sa passion communicative (il avait certes un public prédisposé, qui s’est régalé !). Un très très bon moment !

Château CORNELIE
Chemin de la sablière
33250 CISSAC MEDOC

Tél. : 05 56 73 83 98     Mobile : 06 45 47 94 05
contact@chateau-cornelie.com

Les chais sont à cette adresse : Route du bois du brule, lieu dit médrac 33480 Moulis en Médoc

 

 

 

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