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Rencontre avec Nicolas Despagne, Château Maison Blanche, Montagne Saint-Emilion, 7 juillet 2012

1 juillet 2012

Avant de rendre compte de cette escapadonophile où nous étions 7 amateurs, il est difficile de ne pas évoquer, d’une part, les conditions technologiques avec lesquelles peuvent désormais se faire la vigne et le vin et, d’autre part, le système de notation avec lequel se dicteraient le goût, ou le bon, voire le meilleur. Sans verser dans les prolégomènes, les deux paragraphes suivants composent une introduction donnant le ton d’un échange rare, beau et « addictif » avec un vigneron passionné d’authenticité : Nicolas Despagne (photo ci-dessus, de Stéphane Klein).

J’ai été très tenté de mettre un titre un peu plus long, et surtout héroïque : « Rencontre avec Nicolas Despagne, Chevaleresque Entrepreneur Vigneron, Château Maison Blanche, Montagne Saint-Emilion, 7 juillet 2012. ». Pour ne pas le trouver exagéré, il suffit de prendre rendez-vous avec ce représentant d’une famille emblématique de l’ancrage vitivinicole bordelais pour l’écouter, l’entendre et, au-delà d’un propos partisan d’une tradition sensée, vivre pour un moment une passion communicable en ressentant cette tradition comme une évidence qu’on aurait oubliée. Nicolas Despagne est héroïque car il défend une conception naturelle de la viticulture et de la viniculture. Evidemment, parler de héros aujourd’hui, à l’heure des blockbusters américains, évoque davantage les personnages des BD de Marvel que ceux d’Alexandre Dumas. Essayez donc de faire lire les trois mousquetaires aux jeunes. Il faut dire que la technologie est aussi passée par là en autorisant l’incroyable, le fantastique et le surréaliste. Elle a été mise au service d’un cinéma désormais capable de faire croire l’incroyable (l’homme araignée, l’homme de fer, le super homme, etc.) à un consommateur évidemment berné, mais pas malheureux de l’être. Dès lors, faut-il le plaindre ? Ma réponse sera positive lorsque la surenchère d’effets spéciaux prend le pas sur la profondeur du scénario, c’est abrutissant. Il n’est guère difficile de faire une analogie avec le domaine du vin. La technologie, qu’elle soit chimique ou mécanique, gagne sur la nature que l’homme a doucement accompagné pendant des millénaires d’apprentissage transmis de génération en génération, alors qu’elle devrait être facilitatrice plutôt que falsificatrice.

Toujours pour livrer le ton de cette escapadoenophile, il est difficile de ne pas évoquer le système de notation que le consommateur utilise confortablement, en convoquant les critiques mondialement connus, dont l’un d’entre eux dicte encore au monde ce qui est bon et ce qui est meilleur. La loi de l’offre et de la demande est contingentée par les bonnes notes puisque, lorsqu’elles le sont, les crus concernés sont au cœur d’une spéculation à laquelle la plupart des propriétaires ne sait pas résister, surtout lorsque ces derniers ont acquis ce statut de possesseurs dans un but financier certes parfois, nous dit-on, associé à une passion pour le vin. Après tout, pourquoi ne pas y croire ? Mais dans le même temps, doit-on être naïf ? Ce n’est pas le principe de la notation qui est condamnable. Certes, en référence à l’école ou à l’université, les étudiants les contestent parfois, mais leur requête est difficile lorsque la règle est préalablement clairement posée, et elle peut être évitée si l’appréciation ne repose pas exclusivement sur des critères subjectifs. Qu’en est-il de la dégustation ? Ou plutôt, qu’en est-il des dégustateurs ? Posent-ils clairement, en amont de la note rendue, ces règles, lesquelles sont sous diverses influences, notamment de leurs goûts qu’ils doivent alors nous confesser ? « Leurs goûts », l’expression est volontairement mise au pluriel car on peut attendre un certain éclectisme en la matière, à défaut, le critique a alors normalement une tâche plus facile puisque, si son goût est unique, il est plus aisé à communiquer. Trouver le consensus tant sur le système de notation (sur 5, sur 20, sur 100… en y ajoutant la pertinente, ou l’impertinente, proposition d’Hervé Bizeul, ici), que sur ce qu’est le goût est une vaine quête. Et c’est tant mieux, la diversité est la richesse, le système de pensée de Nicolas Despagne s’inscrit dans cette croyance de bon sens. Voyons ceci.

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La météo de ce 7 juillet n’est toujours pas estivale lorsque nous arrivons au Château Maison Blanche vers 12h30. Nicolas Despagne nous propose alors très aimablement, après avoir autorisé un pique-nique sur ses terres, une salle où nous déplaçons une table massive pour y poser ce que chacun d’entre nous a apporté.

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Pique-niquer dans cette imposante demeure est très agréable. Questionnant notre hôte sur celle-ci : « Maison Blanche a été construite vers 1880 par Octave Pineau, sous-préfet de la Vienne, époux de Marie Constant qui a hérité le vignoble de son père. La pierre du Poitou, plus blanche que la blonde du saint-émilionnais, est à l’origine du nom choisi pour la bâtisse. À noter le monogramme CP (Constant-Pineau) sur les cheminées et la forme de la maison : la moitié arrière a été construite par notre grand-père, Louis Rapin, en 1938. ».

S’agissant du festin, il fut accompagné d’une première dégustation puisque le vigneron place sur la table un de ses crus : Vinus Simplex. C’est un vin gourmand, rond, fruité, un petit nez animal juste ce qu’il faut pour lui donner une personnalité appréciée autour de la table et bien choisi pour le pique-nique. La bouteille a une forme particulière. Son pied possède un anneau resserré permettant, lors du versement, de retenir les dépôts. C’est astucieux et plein d’effet.

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Après le déjeuner, RA daigne rappeler sa présence pour éclairer la mise en place du décor d’une visite qui se joue en trois actes. Le premier dévoile les valeurs guidant Nicolas Despagne et son épouse dans leur conception des vins. Il pose, en quelque sorte, les soubassements théoriques que le deuxième acte mettra en pratique, lorsque nous irons aux cuves puis aux chais, où le troisième acte offrira une dégustation de deux bouteilles.

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Premier acte : les valeurs.
Ce n’est pas un cours sur la biodynamie qui nous a été donné, mais une conception du rapport à la nature et ce qu’elle peut donner lorsque l’homme la guide sans la brusquer. La biodynamie n’est qu’un nom donné à un ensemble hétérogène de pratiques plus respectueuses de la nature. Plus fondamentalement, c’est le rapport de l’homme à la terre, et les valeurs afférentes, qui expliquent la façon dont les crus locaux sont produits. Evidemment, une hostilité à la démesure technologique est plus que palpable dans le propos de Nicolas. Mais ce propos sert davantage à montrer les différences qu’à passer au banc des accusés les autres conceptions puisque la diversité est revendiquée, sauf à l’égard des vins bodybuildés. Pour ces derniers, le tacle de notre vigneron est patent, sans doute parce que ces vins sont à l’image des blockbusters dont je parlais en introduction. Le raisin est musclé jusqu’à être boursoufflé par les brulures des rayons du soleil en raison de l’effeuillage, la vigne ne va pas chercher dans les profondeurs du terroir ce qui fait la typicité du cru lorsqu’elle est nourrie en surface, ce qui est proposé sous le nom « vin » n’est parfois que de la soupe œnologique aromatisées par la technologie, certains vins ne sont devenus que la version adulte du jus d’orange bu par les enfants, etc. Bref, ça tacle. Un peu moins, mais quand même, sur les plans achetés qui ne sont que des clonages d’un pied estimé le meilleur, éludant alors la diversité et l’apport singulier de chaque cep à l’ensemble. Désormais, Maison Blanche utilisera les pieds de sa pépinière privée qui coûtent certes quelques dizaines de centimes de plus mais qui apportent beaucoup à la complexité du vin. La procédure de création d’une telle pépinière nous a été décrite.
L’histoire familiale n’est pas étrangère au rapport que Nicolas entretient avec ses vignes et leurs terres nourricières. La famille Despagne est saint-emilionnaise depuis un demi-millénaire et viticultrice depuis 1812, date à laquelle Louis Despagne acquiert un vignoble qui constitue, selon le terme de notre hôte, l’embryon de Grand Corbin Despagne (aujourd’hui conduit par le frère de Nicolas, François). Le père de Nicolas, Gérard, épouse Françoise Rapin qui hérite des terres produisant les crus transmis à notre vigneron (et à sa soeur) qui en a désormais la responsabilité en tant que gérant de la société civile d’exploitation agricole. Une histoire qui a eu sans doute sa part d’errance, mais modérée, dans les méthodes aujourd’hui condamnées jusqu’à ce que la conscience rencontre la raison pour revenir à une conception naturelle de la tradition.
Celle-ci renvoie, d’une part, à beaucoup de bon sens. Par exemple : « le vin n’est au départ qu’un jus ou un moût de raisin qui contient en lui-même une force lui permettant de se transformer en autre chose, un peu comme la chenille devient papillon ». L’homme n’est alors qu’un assistant.
Elle renvoie, d’autre part, au respect de qu’il y avait avant, de ce qu’il y aura après, ou de ce qu’il devrait y avoir …

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Deuxième acte : la théorie en pratique.
C’est près des cuves que la mise en œuvre est expliquée. L’intérieur des cuves est habillée de carrelage en pâte de verre, pour faciliter leur entretien ; elles ne sont pas équipées de thermorégulation. Pour « calmer » un vin qui s’emballerait lorsque la température monte un peu trop, il est mis quelques heures dans les cuves souterraines, plus fraiches.

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Nicolas Despagne nous explique le processus de vinification démarrant ici dès l’arrivée des baies placées dans des cagettes au moment de la vendange. A nouveau, ce qui relève à la fois de la tradition et du biologique est mis en exergue, puisque c’est en quelque sorte le fil conducteur de notre visite (et c’est ce que nous avions demandé). Nicolas fournit les éléments permettant de comprendre que son vin est naturel, sincère et authentique (pas de filtrage, pas de collage, le minimum de souffre, …). Ce triptyque résonne aussi avec le mode de vie du couple, c’est-à-dire de Nicolas et de son épouse (œnologue).

C’est aussi l’occasion d’entendre parler des différents crus produits et de leur vinification.
« Les Pilliers de Maison Blanche » est le second vin de Maison Blanche. Il intègre des baies provenant de vignes plus jeunes. Ce vin est à boire pour son fruit même s’il peut se garder une dizaine d’années dans les bons millésimes. « Château Maison Blanche » est le grand vin du domaine. Il tire sa richesse des vieilles vignes de Merlot et de Cabernet Francs, composant aujourd’hui chacun 50% de la cuvée. ‘Louis Rapin‘ est le vin éponyme du grand-père maternel de Nicolas dont les premières bouteilles ont été proposées en 1985. Ce grand vin de garde est tiré des pieds de Merlot plantés en 1940. Un Saint-Emilion (Tour de Corbin Despagne) et un Pomerol (Château La Rose Figeac et son second Les Sables de La Rose Figeac) sont également produits, mais nous étions présents pour le Montagne Saint-Emilion.

Troisième acte : dégustation d’une bouteille de Château Maison Blanche 2003, puis de Château Maison Blanche 2009
Nous passons dans les anciens chais, puis près de beaux flacons.

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Ensuite, nous visitons la cave où sont conservés de vieux millésimes (les plus anciens sont de 1943).

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Et voici le nouveau chai (les deux photos qui suivent ont été récupérées à la propriété).

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Une dégustation dans ces beaux chais est vécue comme un privilège. Le nouveau chai a été le plus grand du libournais, dépassé aujourd’hui par deux autres dont celui de Cheval Blanc.

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Certes, ce n’est pas le meilleur endroit pour apprécier la robe en raison d’un éclairage fébrile pour cet exercice, mais les comptes-rendus de visite ne sont pas des fiches de dégustation. Les visites n’en restent pas moins une première exploration gustative des crus.

Je livre donc des premières impressions qui devront être confirmées par des dégustations isolées.
D’emblée je confesse avoir beaucoup aimé ces vins, comme les amis présents. Ils ont de la mâche, du corps et une puissance maîtrisée. On comprend alors que l’avalanche technologique condamnée n’aurait ici rien apporté. Le vin n’écrase pas le palais tout en laissant une belle matière discuter avec les papilles gustatives qui en gardent mémoire. Bref, c’est long. Une bonne densité. Au nez c’était déjà prometteur même si notre vigneron regrette de ne pas avoir ouvert les bouteilles plus tôt. Les deux millésimes offrent une fin de bouche épicée (j’adore cela). J’ai trouvé ces vins vraiment bons et j’aspire à sortir une bouteille prochainement lors d’un repas entre amis amateurs. Ce cru peut être servi à tous, mais il est de ceux qu’on désire faire découvrir à des passionnés qui s’empresseront sans doute de s’en procurer.
On retrouve dans le 2003 l’année de la canicule mais aussi l’encadrement dont nous a parlé Nicolas Despagne. Certes on peut être, au moment de la dégustation, sous l’influence du propos précédemment tenu par notre hôte, mais j’ai le sentiment de retrouver dans ses vins ce qu’il nous en a dit. Le 2009 est dans sa phase fruité et peut évidemment se gouter avec gourmandise. D’ici quelques temps il se refermera pour tester notre patience durant 7 à 8 ans. Un beau terroir, de belles viticulture et viniculture et un millésime exceptionnel, je vous laisse donc imaginer le plaisir procuré par la dégustation de ce 2009. Son prix : 14,50 euros ttc la bouteille emportée à la propriété, on est dans le raisonnable.

A ceux qui pointeront du doigt l’appellation Montagne Saint-Emilion pour dire qu’il ne s’agit pas de son illustre voisin, on ne peut rien pour eux (comme pour vous si vous n’encaver pas ces crus…).

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Nicolas Despagne aime lire et écrire. En 2006, il publie cet ouvrage qui s’apparente à un journal intime sur la période 15 septembre – 30 novembre 2005. C’est passionant et j’en ferai une recension sur ce blog. Un ouvrage incontournable pour l’amateur qui ne peut se rendre chaque jour sur une propriété pour vivre cette période clé de l’année pour un vigneron. Evidemment, vous y retrouverez les valeurs exposées dans ce compte-rendu de visite.

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Merci à Nicolas Despagne. Il nous a offert plus de 4 heures de bonheur « oenophilique ». Merci aussi pour ce qu’il est, pour le respect qu’il nous témoigne dans sa conception d’un produit qu’il faut consommer avec modération. Finalement, il exerce ce sacerdoce certes par les valeurs qu’il porte, mais finalement pour nous. Ce remerciement est aussi à destination de son épouse et de toute l’équipe du Château Maison Blanche.

Enfin, pour terminer cette escapadoenophile, je formule une question que je me pose depuis longtemps : qui note ceux qui notent ?

Bien, il me faut maintenant vous laisser, mon fiston veut aller voir le dernier Spiderman au cinéma… (je sais, j’y travaille … l’éducation est faite de patience et de compromis … et je promets de relire mon intro…).

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Coordonnées

Vignobles Despagne-Rapin
Maison Blanche
33570 Montagne
(sur la D244)
www.despagne-rapin.com
Tél 05 57 74 62 18
vignobles@despagne-rapin.com

Télécharger le tarif qui nous a été transmis le jour de la visite :  -> T1 , ici page 2 -> T2 des vieux millésimes (retirer environ 2,5 euros par bouteille lorsqu’elle est enlevée à la propriété, et demander à la propriété un tarif actualisé, celui mis est ici est pour information). Par carton de 12 panachage possible. Pour les frais de port contacter la propriété.

 

 

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