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Nicolas Despagne, Carnet de vendanges, Editions Feret, 2006

22 décembre 2012

Dans son dernier ouvrage, le propos de Franck Dubourdieu (dont la recension est ici) rejoint celui de Nicolas Despagne (qui dirige Maison Blanche en appellation Montagne Saint-Emilion, où nous avions fait une escapadoenophile dont le compte-rendu est ici), notamment pour cibler certains vins pour lesquels l’inflation technique répond aux exigences de marchés pouvant conduire à travestir autant le savoir-faire que le goût ayant fait le succès des productions françaises de qualité. Il y a, chez Nicolas Despagne, également un sacerdoce assumé, revendiqué voire parfois éructé comme pour crier au monde vitivinicole qu’il doit garder raison. C’est souvent fort, étayé de propos sensés, porté par des émotions vraies, exprimé par des mots choisis.

A propos des mots, Nicolas Despagne les respecte, les aime et son besoin de les courtiser a sans doute contribuer à ce qu’il écrive un « Carnet de vendanges » publié aux Editions Féret. Certes, l’édition date de 2006, mais cela n’a pas pris une ride, et ma lecture récente conduit à cette recension tardive. Ceux qui n’ont pas encore lu cet ouvrage devraient trouver utile de rappeler sa disponibilité, cette recension visant très clairement à les inciter à se procurer ce document qui ravira l’amateur.

Nicolas Despagne nous plonge dans l’intimité d’une vendange, celle du millésime 2005. Son carnet de vendanges commence le jeudi 15 septembre 2005. Chaque jour une note est écrite, plus ou moins longue, jusqu’au mercredi 30 novembre 2005. La première est l’une des plus longues, en voici un extrait :
« C’est le grand jour, celui qui va voir couper et entrer dans le cuvier les premiers raisins du millésime nouveau.
Cette saison a été curieuse. Dès le printemps, les pluies se sont faites rares et le début de l’été a joué avec la sécheresse et la canicule. Le mois d’août, celui qui « fait le moût » selon le dicton local, a été beaucoup plus mitigé. Il nous a offert de fortes chaleurs lors de la première quinzaine puis quelques belles averses qui ont fait sensiblement chuter les températures au cours de la seconde. Peut-être est-ce la raison de l’accélération de la maturation qui nous fait avancer la date du début des vendanges de onze jours.
Nous avons donc choisi de ne pas suivre les règles plus ou moins empiriques qui énoncent que le raisin est mûr cent dix jours après la floraison de la vigne et quarante-cinq jours après la véraison des baies1. Elles semblent avoir été démenties, cette année, mais j’insiste sur le verbe sembler parce que seule une vinification conduite jusqu’à son terme pourra confirmer ou non le bien-fondé de notre décision. Néanmoins, les impressions que nous aurons des premières remorques de vendanges, ce matin, seront une première indication.
Les dégustations et analyses des merlots2 de ce début de mois faisaient apparaître des taux de sucre élevés et des acidités basses. D’autre part, les queues de raisins étaient déjà aoûtées3, ou en bonne voie de l’être, et les pépins avaient perdu de l’astringence et de l’amertume au profit de l’habituel goût d’amande qu’ils développent lorsqu’ils atteignent leur maturité. Les deux pluies de la semaine dernière ont légèrement diminué les taux de sucre et les températures plus basses ont préservé les acidités.
1. La véraison est le stade du cycle végétatif durant lequel le fruit change de couleur
2. Le Merlot noir est, aujourd’hui, une variété de raisins précoces très (trop ?) répandue dans le libournais
3. Une tige aoûtée n’est plus verte ni marron, elle a durci, lignifié : elle est devenu du bois. » p.13 et 14.

Et voilà, nous y sommes, plongés dans des interrogations, des doutes, des craintes, des choix, etc. L’amateur ne peut pas sortir de cette immersion dans le quotidien d’un homme passionné. Le gourmand lira l’ouvrage d’un trait, mais la patience de lire une ou plusieurs notes chaque jour, juste avant le coucher par exemple, est également une excellente idée pour faire de beaux rêves guidés par ce scenario journalier. C’est très pédagogique, les mots du métier sont expliqués avec une grande simplicité, notamment lorsque l’auteur aborde les choix de vinification. Nicolas Despagne a souhaité écrire pour tous (sans réserve : exaucement !).
Inutile d’en dire plus, sauf peut-être que cette lecture originale est l’une des rares m’ayant récemment passionné. Il faut dire qu’on sort de la lecture avec le sentiment d’avoir engagé une conversation avec l’auteur alors que nous n’avons dit mot et d’être partie prenante d’une vendange à laquelle nous n’avons pourtant pas participé.

Une suggestion au lecteur : comment ne pas visiter ce site à Montagne Saint-Emilion et rencontrer cet homme habité, passionnant, représentant d’une famille emblématique présente depuis plusieurs siècles dans la région. Une autre : comment oublier d’encaver les vins de cette propriété ? J’ai eu la grande chance de participer à une belle verticale. A partir de 2002 (mon coup de cœur, mais il n’y en a plus), tout est beau, tout est bon, avec un millésime 2010 que je qualifie d’indispensable …

Ha, quel bonheur pour l’amateur de rencontrer ces vignerons, de comprendre leurs vins ; et voilà que certains d’entre eux (au moins celui-ci) nous proposent de les lire. Une claque ! Et on tend l’autre joue… A ce titre, une suggestion, cette fois, à l’auteur : proposer un site internet où nous pourrions vivre ainsi quelques autres vendanges. C’est certes consommateur de temps, mais quel beau rendez-vous quotidien avec le Château Maison Blanche.

 

 

 

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